Enfin, la belle française surgit de la porte attenante au bar. Plongée dans la lumière du soleil qui inonde la terrasse, ses cheveux blonds enflamment le cœur d’Alessandro et son visage malicieux où brillent un instant deux petites mers rondes s’arrête en contemplation devant l’élégant italien avec lequel elle a partagé une pleine lampée de bonheur ; elle plisse les yeux pour mieux le voir, dans l’obscurité où il se tient. Lui ne la quitte pas des yeux, tout en vidant une tasse dans l’évier. Elle porte sur le bras les affaires qu’il lui a demandées, dans sa main droite en pince : les chaussures. Il est magnétisé par cette femme qui lui paraît moins jeune, mais aussi plus élégante que la veille. Il pourrait lui « laisser les clés de sa vie », comme l’écrit Giambatista Lalli, dans Je t’en prie, ravis mon cœur ! (quel livre idiot, on ne le reprendra plus à acheter un best seller…)
Il ne sait pas s’il doit lui dire qu’il est sous le charme. Cela doit se remarquer au premier coup d’œil. Et comme par magie, un petit courant d’air frais vient lui agiter les cheveux au moment où son cœur s’emballe. Elle sent encore le savon.— Tu es très belle, ce matin, émet-il comme le premier lourdaud imbécile.
— Merci, dit-elle, peut-être un peu déçue.
Attendait-elle qu’il lui déclare son amour ? Il y a un mystère chez cette femme, dans son attitude ; mais c’est toujours ainsi avec les amours passagères : le fuient-elles parce qu’il leur fait peur ? Il s’imagine parfois que son charme est vénéneux. Puis il rit de son orgueil : ses copains passent leur temps à se moquer de sa prétention de bellâtre ; ils le « corrigent », disent-ils. Près de lui, l’un de ses habitués fait un commentaire élogieux à la dame, volontairement plus élaboré que « tu es très belle, ce matin ». Alessandro rougit de contrition, tend la main vers Adeline et dit :
— Merci pour les vêtements… Mon ami, là, était vraiment dans la panade.
Et de désigner une chaise vide où se tenait Frank un instant avant.
— Hum, il a dû partir aux toilettes, s’étonne-t-il. Je ne l’ai pas vu se lever.
— Il s’était tâché ?
— Non… Son problème n’est pas celui-là : en fait, il était presque nu…
— Eh bien… Tu as de drôles d’amis ! Mais je l’ai peut-être… comment dire… intimidé ? Tu devrais lui apporter les vêtements aux toilettes.
Alessandro n’ose pas aller frapper à la porte des WC. Mais après cinq longues minutes gênées à regarder Adeline et ne trop savoir quoi lui dire, il s’exclame :
— C’est qu’il prend son temps, le bougre !
Il se saisit des vêtements qu’Adeline a déposés en tas sur une chaise et se dirige droit sur les toilettes. Il frappe. Aucune réponse. Il note que le loquet n’est pas fermé et ouvre prudemment : personne. Il s’avise qu’il a ressenti un courant d’air tout à l’heure… Il se tourne vers une porte en bois, sur sa gauche : la porte de la cave !
Il l’ouvre.
La lampe torche qu’il accroche sur le côté de l’escalier n’y est plus. Alessandro enclenche l’interrupteur de la cave. Depuis le haut de l’escalier, il peut voir la grille qu’il avait fait installer à l’entrée du réseau souterrain, à l’époque où il avait peur que l’on vienne dérober par là ses stocks d’alcool : elle bée sur des ténèbres profondes.

